La Banquise
J’ai toujours aimé la montagne. Elle a façonné ma manière de regarder le monde, de m’y déplacer, d’y trouver ma place. Mais ce qui me fascine le plus se situe plus au nord encore : l’Arctique, la glace, ces espaces immenses où la terre disparaît et où tout semble réduit à l’essentiel.
Après deux expéditions au Groenland, l’appel du Grand Nord n’a fait que s’intensifier. En juillet 2025, j’ai pu réaliser un autre rêve de longue date : partir du Svalbard et naviguer pendant plusieurs jours vers la banquise.
Le voyage en lui-même faisait déjà partie de l’expérience. Lent, volontairement détaché du rythme habituel. Les jours passés à naviguer au milieu de la mer, du brouillard et de la glace dérivante faisaient déjà partie de cette transition. Une transition lente, presque imperceptible, avant même d’atteindre la banquise.
Tout a changé au moment où nous y sommes arrivés.
Le monde s’est réduit à la glace, à une lumière pâle et au silence. Pas un silence vide, mais un silence dense, enveloppant, complet. C’était exactement ce que j’avais toujours voulu ressentir, et bien davantage : une sensation profonde de calme, de clarté, d’arrivée.
Sans aucune terre en vue, avec la glace s’étendant dans toutes les directions, j’ai ressenti immédiatement un sentiment d’appartenance. Savoir précisément où je me trouvais sur la carte du monde m’a apporté une forme de certitude tranquille. Il n’y avait rien à affronter, rien à comparer, rien à fuir. Seulement la présence du lieu.
C’est dans cet environnement que j’ai rencontré les ours polaires. Les voir là a été profondément bouleversant. Je me suis sentie comme une invitée dans leur royaume, pleinement consciente de traverser un monde qui leur appartient entièrement. Ce qui m’a marquée, ce n’est pas seulement leur présence, mais la manière dont ils sont indissociables de ce paysage. Leurs corps, leurs déplacements, leur immobilité même semblent façonnés par la glace. Tout chez eux fonctionne avec une précision remarquable, dans des conditions qui paraissent extrêmes rien qu’à les observer.
Ils ne sont pas séparés de leur environnement. Ils en font partie intégrante. Les voir évoluer avec une telle aisance dans ces espaces à la fois rudes et fragiles rend l’équilibre de ce monde douloureusement évident. La glace recule déjà, chaque année un peu plus au nord, et pourtant ces animaux en dépendent entièrement.
C’est pour cette raison qu’il m’est impossible de comprendre comment l’ours polaire peut être considéré comme un trophée. Face à la finesse et à la vulnérabilité de cet écosystème, cette idée est profondément déplacée. Il n’y a rien à dominer ici, seulement quelque chose à respecter.
Le Grand Nord n’exige pas d’attention. Il existe, simplement. Atteindre la banquise a été à la fois un accomplissement et une prise de conscience. Certains lieux vous rappellent à quel point vous êtes petit, et combien il est important d’observer avec attention, surtout lorsque l’on n’est qu’un invité.
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